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Le travail analytique avec l'enfant


1. Introduction

Actuellement nombre de psychanalystes s’intéressent et interrogent le travail analytique avec l’enfant. Pour certains, il s’agit de psychanalyse, pour d’autres de psychanalyse appliquée. Quoi qu’il en soit la pratique s’avère complexe mais objet de découvertes et de recherche.

Quelles sont donc les spécificités et les conditions d’une relation transféro-contretransférentielle avec l’enfant ?

Expérience périlleuse et souvent déstabilisante pour le psychanalyste dont le psychisme est particulièrement sollicité par la pensée de l’enfant qui garde son ancrage dans le sensoriel, le pulsionnel, marquée par l’animisme et une tendance à la régression hallucinatoire. Dedans et dehors ne se différencient pas facilement et le travail de symbolisation se déploie dans une situation où acte et représentation, perçu et halluciné ne sont pas nécessairement dans un rapport d’opposition. Le corps en mouvement est au cœur de la rencontre : espace–temps d’une mise en tension spécifique entre motricité, pensée et langage. De plus, le psychisme en constitution de l’enfant ne nous met pas toujours face à des productions qui ont la qualité de représentation.

Ainsi, l’analyste ne peut se dérober à une expérience dont l’étrangeté et l’incompréhensible suscitent en lui angoisse, inconfort et résistance.

Mais c’est de sa capacité à se laisser perturber que naîtra son « travail de figurabilité » qui ouvre la séance à une intelligibilité de la relation entre deux organisations psychiques fonctionnant en état régressif. Relation contenant – contenu qui est susceptible, comme le dit Bion, d’être pénétrée par l’émotion : « Ainsi conjoints et pénétrés ou les deux, contenant et contenu subissent ce type de transformation que l’on appelle croissance. Lorsqu’ils sont disjoints ou dépouillés de l’émotion, ils perdent de leur vitalité, autrement dit se rapprochent des objets inanimés » (1979).

Avec l’enfant nous sommes pleinement engagés ; ses modalités d’expression entrent nécessairement en résonance avec notre infantile et la manière dont il a creusé son sillon au travers des mouvements de notre réalité psychique.

Comme le dit Pontalis, il y a une survivance active de l’enfance en nous : « Ce n’est pas leur antériorité dans le temps qui assure aux images de notre enfance ce quelque chose d’éternellement vivace, éclat qui ne se ternit pas ou blessure incurable ; c’est qu’elles relèvent d’un état que nous ne retrouverons plus qu’en des moments éphémères, où nous étions réceptifs à tout ce qui nous entourait. Et nous pouvions l’être parce que nous n’étions pas alors vraiment constitués : l’état d’un État qui n’aurait pas encore édifié ses frontières… Celles-ci s’imposeront, peu à peu, par refus successifs et après rectifications multiples de leur tracé. Dans son dictionnaire privé, enfance et mémoire sont synonymes. Comment se forme un terrain de mémoire ? » (1986)

Comment les enfants rêvent-ils et interprètent-ils le monde qui les entoure ? Comment trouverons-nous les mots au plus près du sensoriel, de la chose, de l’acte ? Et cela à partir de la déstabilisation de notre moi dans sa fonction d’harmonisation et de synthèse par l’émergence de l’inconnu et de pensées jamais pensées auparavant.

Avec l’adulte également, nous pouvons être confrontés en séance à de tels moments qui nous mettent en contact avec des sentiments de vide, de flottement. Nous sommes alors parfois habités par des sensations dont nous ne pouvons saisir le sens que dans les après-coups successifs. Dans cet état de régression formelle temporelle et topique, nous pouvons alors aller jusqu’à éprouver un sentiment de vacillement identitaire. Nous en souffrons. Sans doute sommes-nous alors ramenés à un état quasi hallucinatoire, passage obligé pour tenter de comprendre la souffrance psychique, état hallucinatoire que les Botella définissent comme « une potentialité permanente du psychisme : une tendance, un mouvement, un état de qualité psychique de continuité, d’équivalence, d’indistinction représentation-perception. » (2001)

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2. Le jeu au cœur de la relation analytique avec l’enfant

Lorsque Freud se livre à cette observation du jeu de son petit-fils, il nous montre combien les enfants semblent avoir besoin de répéter sans cesse les mêmes jeux, les mêmes histoires, sans que rien n’en soit modifié. Ils sont attentifs à la répétition des moindres détails.

Freud interprète que la disparition, puis la réapparition de la bobine est une mise en scène qui permet à l’enfant la maîtrise d’une situation douloureuse, à savoir la disparition de sa mère. Disparition puis réapparition de la bobine représentent l’oscillation entre présence et absence.

Freud fera alors l’hypothèse que « le penchant à la domination et à l’impulsion à la vengeance » à la base de ce jeu répétitif, révèle l’existence d’un principe encore plus primitif que le principe de plaisir au sein de l’économie psychique que Freud qualifiera de compulsion de répétition. Soulignons toutefois la présence de deux protagonistes : l’enfant qui joue et Freud qui écoute et observe et qui est alors le témoin d’un travail psychique dont l’intensité ne lui échappe pas.

Deux scènes apparaissent : celle antérieure, d’une séparation douloureuse avec la mère, et celle actuelle que le jeu représente. Comme si l’enfant créait sous le regard de l’adulte des symboles. Divers niveaux de fonctionnement psychique y sont convoqués : agis, affects, perceptions et émergence du langage.

L’enfant se fait donc acteur d’une situation vécue antérieurement dans l’impuissance. Et en effet, si l’on peut, comme Freud nous l’indique, penser que la bobine représente la mère qui s’absente, elle peut également représenter l’enfant qui se sent rejeté par la mère. La ficelle fait lien entre les deux scènes, entre le temps de la séparation et celui des retrouvailles. C’est donc une séquence temporelle qui est mise en jeu au service non seulement d’une maîtrise mais encore de la transformation d’une position passive en position active symbolisante.

En 1923 Mélanie Klein dépeint le jeu comme un des langages préférentiels du jeune enfant pour mettre en forme ses fantasmes et moduler les angoisses qui y sont liées. L’utilisation du jeu de l’enfant que Mélanie Klein envisage comme l’équivalent des associations libres de l’adulte en psychanalyse, introduit la découverte de la capacité précoce de l’enfant à organiser des représentations à partir de son monde interne et de transférer celui-ci au sein de la situation analytique : « J’ai montré qu’un des mécanismes fondamentaux du jeu des enfants et toutes les sublimations ultérieures est celui de la décharge des fantasmes masturbatoires. Ce fait fonde toute l’activité ludique et stimule constamment le jeu. Les inhibitions à l’égard du jeu et de l’étude proviennent d’un refoulement exagéré de ces fantasmes et avec eux de toute l’imagination. Les expériences sexuelles sont associées aux fantasmes masturbatoires et trouvent avec eux représentation et abréaction dans le jeu. » (1972)

En 1941, Winnicott nous décrit le jeu de la spatule dont il est partie prenante : il tend une spatule à l’enfant qui, dans un premier temps, hésite à la prendre, puis s’en empare, la mordille, l’introduit dans la bouche de l’adulte, la projette au sol, puis répète le cycle. Winnicott observe attentivement les différents temps du cycle : hésitation, prise de l’objet, mordillage, projection.

Avec le cas d’une petite fille suivie entre six mois et huit mois présentant des troubles alimentaires, il nous montre comment le jeu peut transformer une excitation dévastatrice en un mouvement pulsionnel et libidinal gérable à l’égard de l’objet. Après que la petite fille eut violemment et plusieurs fois mordu le doigt de Winnicott, elle joua à mordre et à jeter les spatules par terre. Winnicott remarque l’apaisement du sentiment de culpabilité et le plaisir que la petite fille prend à ce qui est devenu un jeu et non plus une simple décharge liée au débordement pulsionnel. Nous assistons là à un processus de transformation pulsionnelle grâce à la présence de l’objet-analyste qui n’exerce pas de représailles et se laisse utiliser par l’enfant. L’objet survit à la destructivité de l’enfant. L’enfant peut alors se servir d’un objet médiateur partageable. Elle apprend à jouer.

Si Mélanie Klein investiguait les contenus manifestes du jeu pour en dévoiler les contenus latents et les éléments inconscients qu’elle interprète dans le cadre du transfert, Winnicott s’intéresse particulièrement à l’aspect processuel du « jouer ». L’objet-analyste est clairement convoqué sur la scène d’un jeu partagé entre lui et l’enfant. Cette expérience répétée avec les enfants lui permettra de conceptualiser le rapport du jeu à la réalité. L’utilisation des objets transitionnels est à l’origine du jeu en une aire intermédiaire entre le dedans et le dehors, entre l’objet subjectif et l’objet perçu objectivement.

Winnicott nous fait remarquer que si nos patients ne peuvent jouer, cela veut dire qu’il faut faire quelque chose pour leur permettre d’avoir la capacité de jouer ; si le thérapeute ne peut jouer, cela veut dire qu’il n’est pas fait pour le travail.

Quels sont les processus à l’œuvre au sein de la séance avec l’enfant ? Comment inventer un mode d’approche qui permette un dégagement progressif de la prévalence du sensoriel, du perceptif, de l’actuel ? Se frotter à l’informe, souffrir de ne pouvoir comprendre, cheminer en terre inconnue pour finalement donner sens à l’histoire transféro-contretransférentielle ? Sans doute notre réponse passe-t-elle par un travail de déliaison qui donnera qualité émotionnelle et affective aux sensations qui deviendront dès lors substance psychique, premières traces des mouvements pulsionnels.

Sans doute s’agit-il plus particulièrement de la mise en forme et en jeu des espaces, des états et mouvements du corps, des structures frontalières du psychisme.

L’objet-analyste présente dans ces situations des qualités particulières de réceptivité des données des sens émanant de l’enfant et des capacités discriminatives de traitement de ces données. Les motions pulsionnelles en voie de transformation ne peuvent se comprendre que dans le cadre de la relation transféro-contretransférentielle qui donnera signification et sens à l’expérience inter-subjective. Bien évidemment, la capacité de rêverie de l’analyste n’est certes pas une traduction simultanée des événements qui se déroulent dans le hic et nunc de la séance mais un travail de recherche de signification et d’interprétation d’une rencontre au départ essentiellement sensorielle.

Lorsque nous apprenons à jouer à nos patients, on ne peut jamais savoir à l’avance ce qui en adviendra car toujours existe l’hiatus entre ce qui est attendu et ce qui est perçu, entre ce qui est et ce qui a été, entre ce qui est comme inconnu de soi et de l’autre. Ne serait-ce pas d’ailleurs ce qui est le plus ignoré de chacun qui fonde la singularité de chaque rencontre analytique et qui éveille en même temps toutes les résistances des psychanalystes, y compris des psychanalystes d’enfants ? La situation analytique avec l’enfant nous fait cheminer dans un paysage psychique élargi où la réalité extérieure, l’environnement, l’objet externe tiennent une place importante. Nous savons combien le conflit de loyauté de l’enfant par rapport à ses parents dont il dépend peut être vif lorsque l’analyste le met en contact avec une situation à nulle autre pareille et lui donne des réponses très différentes de celles du milieu familial et scolaire.

C’est donc pourquoi la prise en charge des enfants nécessite plus encore une écoute et une attention qui puissent accepter l’ébranlement de nos représentations théoriques et culturelles. Il nous est alors donné en séance d’appréhender le matériau psychique et de ne pas nous dérober à la labilité et à l’hétérogénéité des niveaux de fonctionnement au sein d’un psychisme en constitution.

L’analyse d’enfant me semble pouvoir être considérée comme le lieu propice par excellence à la recherche et à la découverte. Les « vertex », selon le terme de Bion, qui tentent de rendre compte du fonctionnement psychique sont infinis et de cette pratique peut advenir alors de nouveaux questionnements métapsychologiques et la mise en chantier de nouveaux concepts.

BIBLIOGRAPHIE

Bion, W., Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979

Bollas, Ch., L’objet transformationnel, Revue Française de Psychanalyse, Paris, PUF, mai 1995

Botella, S. et C., La figurabilité psychique, Delachaux et Niestlé, Lausanne-Paris, 2001

Donnet, J.L., Le divan bien tempéré, Le Fil Rouge, PUF, Paris, 1995

Freud, S., Au-delà du Principe de Plaisir, Essais de Psychanalyse, Payot, Paris, 1970

Guignard, F., Au vif de l’infantile, Delachaux et Niestlé, Paris, 1996

Klein, M., La Psychanalyse des Enfants, PUF, Paris, 1972

Minazio, N., Le travail du jeu : transformation et intersubjectivité, Journal de la Psychanalyse de l’Enfant, Bayard, Paris, 1998

Pontalis, J.B., L’amour des commencements, Gallimard, Paris, 1986

Winnicott, D.W., Jeu et Réalité, Connaissance de l’Inconscient, Gallimard, Paris, 1975

Winnicott, D.W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1969


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La "Fondation Jean Laplanche - Nouveaux fondements pour la psychanalyse" est une fondation de l’Institut de France placée sous la présidence scientifique de Christophe Dejours. Elle a pour but "de contribuer au développement de la psychanalyse en France et à l’étranger, dans l’esprit qui a inspiré la vie scientifique du fondateur". PhotoJean Laplanche a dirigé la Bibliothèque de psychanalyse (P.U.F.), Voies nouvelles en psychanalyse et Psychanalyse à l’université. Il a de plus dirigé la publication d’une nouvelle traduction des œuvres complètes de Freud (OCP/ Psychanalyse, P.U.F). Il est l’auteur de nombreux ouvrages, articles et conférences.

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